Ce que je lis.

Première rencontre

 

     Il est 21h00 quand je prends mon service au poste d'aiguillage. Je relève Bob le rêveur qui s'empresse de rejoindre sa jeune épouse pour une soirée entre ami. La nuit du samedi est la plus longue, peu de trains, quelques voyageurs qui rentrent de la capitale chargés de sacs d’idioties. Très vite le poste et ses alentours tombent dans un silence étonnant. Énorme contraste de voir ces nombreux wagons, ces rames voyageurs, ces milliers de tonnes de ferrailles, posés là sur un ballast sale, ces kilomètres de fils de caténaire, et pas un bruit. Tout au plus la batterie d'un TGV se relance, répondant au cri d'une chouette. Je ne suis pas seul là-haut à surveiller cette armée au repos; les étoiles aussi surveillent et me font des clins d'œil. Je les connais bien, ce sont toujours les mêmes. Et je sais qu'elles ont surveillé bien d'autre chose.

 

Le dernier train rentre de Paris. Un lointain sifflement, un léger bruit de moteur, et un brouhaha qui fait trembler la lampe de mon bureau. C'est toujours dans cet ordre que chante un train. Le silence revient. Pas pour longtemps, Jimmy déboule dans le poste. C'est lui aussi un contraste, un contraste physiologique ! Il a 50 ans, mesure presque 2 mètres, le visage buriné par le tabac et l'alcool, mais il a un regard angélique, et une voix tout douce. Pas comme son langage : " nom de dieu de putain de bordel de boite de merde !! Et ces connards de conducteurs !!! ".

Je lui propose un thé. Il me regarde livide. Ne dit rien. Aucune trace d'expression sur son visage, entre les rides et les cicatrices. Je réalise soudain la stupidité de mon offre. Sans un mot il reprend sa radio de manœuvre, me fait un signe de la tête et sort, se demandant bien où il a mis les pieds.

 

Minuit. Je prends mon carnet d'enregistrement des dépêches, je trace un trait et, comme dans tous les postes ouverts du pays à ce moment, j'écris la date du jour. Comme l'ont fait des milliers de collègues depuis des décennies. 

 

Je dors mal équilibré sur mon fauteuil, les jambes lamentablement posées sur le bureau.

 

Je rêve.

 

Je suis à Deadwood au farwest. Je traverse la ville puante, je suis un COW-BOY ! Je rentre dans le saloon, les prostituées à l'étage m'interpellent " salut shérif ! ". A ma gauche le piano joue une balade irlandaise. Une épaisse fumée donne l'ambiance. Je me dirige vers le comptoir, Al me sert un whisky. Je le bois. Et il me demande de faire le point sur l'occupation des voies du plateau.

 

Je me réveille en sursaut, c'est mon collègue qui m'appelle à l'interphone ! On fait le point sur l'occupation des voies du plateau...Je le déteste brièvement de m'avoir enlevé de ce saloon !

 

Fin de la nuit, ma relève arrive. Un petit homme rentre rapidement dans le poste. J.B, un vieux cheminot qui a au moins 85 ans de carrière ! Je le salue, il me répond " grommpfff ". Il n'aime pas les matinées. Je lui remets le service, rien à signaler. " grommpfff ".

 

Je reprends mes affaires, jette un coup d'œil rapide aux leviers du poste. Tout est ok.

25 minutes de marche dans la nuit. 25 minutes à occuper, à penser.

 

Que faire à manger ce midi ?

Une idée de photo.

Elle.

Je bosse comment déjà demain ?

 

La traversée du plateau est longue et le ballast me fait mal aux pieds. La lune s'est levée et éclaire la piste. Je me retourne, le poste est déjà loin mais je distingue encore les lumières. Les nombreux wagons de trémies à la queue-leu-leu sont comme une ligne qui dirige mon regard. J'espère que mon collègue n'aura pas de soucis dans sa matinée. J'ai l'impression d'entendre un " grommpfff ".

Je longe un train de marchandise arrivé cette nuit du port. Il contient des céréales qui viennent du japon. Sympa le japon, après les mangas, la cuisine et la littérature il me reste la langue à apprendre. C’est trop compliqué pour….

 

« pssst… »

 

On m’appelle ?

 

« pssst hé ho ! »

 

Je me retourne. Personne. La voix semblait venir d’un wagon de sacs de riz. Inquiet je traverse la voie numéro 12 pour m’approcher de ce wagon. Les portes s’ouvrent. Une main sort et me fait signe de venir. Je m’approche. Je commence à distinguer un visage. Il est japonais et semble avoir une soixantaine d’années. Je ne sais pas pourquoi mais son visage ne m’est pas inconnu. Je l’ai déjà vu. Mais bon pour un européen tous les japonais se ressemblent, l’inverse est d’ailleurs vrai.

 

Oui mais quand même... Il saute du wagon, tapote son pantalon pour le nettoyer, remet son col et se dirige vers moi. A la lumière des lampadaires du triage je le reconnais ! Haruki Murakami !

 

- Vous êtes Haruki Murakami !

- Et vous êtes Dick Nose je présume ?

- Ah non pas du tout…

- Ah bon ?

- Non…

- Ah…

 

Je rencontre Haruki Murakami dans un triage de province et ce n’est même pas moi qu’il cherche… Frustration qui me fait oublier cette situation plus qu’étrange.

 

Je lui demande ce qu’il fait là.

- Et bien je vais à Paris

- En train ?

- Oui c’est sympa

- Mais vous venez d’où ?

- Et bien de Tokyo !

- En train ?

- Non en bateau, puis en train, je suis parti il y a 1 mois

- Vous allez faire quoi à Paris ?

- Des rencontres, vous voulez venir ?

 

Je décide de grimper avec lui dans le wagon. Il est plutôt bien aménagé. Un salon avec des canapés rouges forme un L dans le fond. Un lustre japonais, orange, tamise une lumière dans la pièce. Sur une table en verre sont posés deux verres et une bouteille de Whisky. Un Nikka, ma marque préférée. A côté, deux bols dont s’échappent de la fumée, contiennent du riz au thé vert tout juste préparé, les fines tranches de saumon cuisent encore dans la chaleur du thé. Des bibliothèques tapissent l’autre côté du wagon. Remplient de livres de tous âges on se croirait dans l’énorme bouquinerie où j’allais quand j’étais étudiant.

 

Le wagon s’ébroue. Nous partons. Un haut-parleur s’affole :

« départ-attention-au-départ prochain-arrêt-Bruxelles » !

 

Haruki Murakami me fait signe de prendre place dans un canapé. A peine assis il me tend un verre.

- Bruxelles n’est pas sur le chemin de Paris lui dis-je,

- Avec moi, si je le veux ça l’est !

- d’accord d’accord...

- je vais vous raconter un peu ce que nous allons faire, mais j’ai d'abord quelque chose à vous demander

- je vous écoute

- je peux vous appeler Dick Nose ?

 

 

Deuxième rencontre

 

     Nous voyageons depuis maintenant deux heures. Le jour semble se lever mais se stabilise dans une perpétuelle aurore. Des kilomètres de campagne défilent au dehors, seule la lueur des arbres est visible. Le ciel est couvert et il pleut. Nous sommes dans une ambiance des plus tristes. Le train est très secoué par moment ce qui rompt la monotonie des « tchac-tchac » du rail. Je me sens en sécurité dans ce wagon, c’est l’effet du train, on se déplace protégé et au chaud, à pleine vitesse, dans un milieu qui nous parait assez hostile; la pluie, la nuit… Et n’étant pas aux commandes, pas de stress.

 

Haruki Murakami me sert un café. Nous traversons maintenant une grande cité. La voie surplombe le centre-ville, contourne une immense place avec deux églises. A cette heure je peux voir les citadins se préparer pour la journée. Il y a ceux qui allument la lumière de leur salle de bain. Ceux qui sortent la voiture du garage en la faisant fumer. Et les plus matinaux, qui sont déjà sur le chemin du travail, voire déjà en train de faire des livraisons. Dans une heure ou deux, toutes ces rues seront envahies de voitures, de bus et de vélo, de klaxons, de sifflets et de bruit de freins, le tout dans un brouhaha que plus personne n’entend.

 

- vous aimez les fleurs ?, me demande Haruki Murakami

- oui bien sur, pourquoi ?

- je dois rencontrer quelqu’un à Bruxelles et le seul indice que j’ai c’est le mot fleur

- vous devez rencontrer qui ?

- je ne sais pas

- où ça exactement ?

- aucune idée !

- vous savez quoi en fait ?

- j’ai une liste de quatre lieux et j’ai quatre indices c’est tout

- pourquoi devez-vous rencontrer ces gens ? Ne me dites rien… vous ne savez pas pourquoi

- vous avez tout compris, je devais rencontrer chez vous un héros d’un de mes romans, c’est pour ça que j’ai pensé à Dick Nose, mais vous n’êtes pas un héros d’un de mes romans

- pas encore en tout cas…

 

Il sourit.

 

Le haut-parleur hurle « arrivée dans 5 minutes ! ».

Je regarde dehors, en effet nous sommes à l’entrée d’un triage. Trente voies au moins, toutes parallèles bien sur, forment comme une onde improbable qui se propage sur le ballast. Le train ralentit, par à coup d’abord, puis régulièrement, et stoppe. Nous descendons, suivons la voie jusqu’à un portail donnant sur une rue.

 

- alors on fait comment maintenant, dis-je

- on regarde

- on regarde quoi ?

- tout

 

Alors je regarde…tout. Nous sommes dans une ruelle complètement déserte, seul un chat nous regarde sans bouger, tout au plus ses yeux ont déjà repéré un endroit pour se cacher au cas où nous lui serions hostiles. La ruelle débouche sur une autre à peine plus grande. A un carrefour un peu plus loin il y a une librairie, Haruki Murakami me fait signe d’aller la voir, je le suis. Dans la vitrine des tas de journaux belges ou flamands, quelques souvenirs de Bruxelles et une affiche sur la Grand Place. On se regarde en souriant, en effet l’affiche annonce une grande fête des fleurs, sur la Grand Place donc, depuis hier et pour encore quelques jours. Nous prenons un taxi, il nous dépose à côté d’un glacier, non loin de la fête. Il nous reste une rue à longer. Il y a déjà beaucoup de monde à se diriger vers la fête, nous suivons simplement le flot. Nous arrivons sur la Grand Place. Elle est devenue provisoirement un énorme parc floral. Des milliers de fleurs de toutes les couleurs parsèment le sol pavé. Certaines forment des motifs géométriques, d’autres des écussons, et d’autres encore des scènes avec des oiseaux, des nuages ou des arbres. Il y a des milliers de personnes, et nous devons en trouver une.

 

- on fait comment, dis-je en regardant tout ce monde

 

Haruki Murakami s'étire et se gratte la tête, regarde autour de nous, puis me regarde.

 

- j’ai envie de petit-déjeuner, dit-il enfin

 

Nous prenons une petite ruelle, la remontons pour prendre à droite un peu plus haut. Mais arrivé en haut, Haruki Murakami me prend le bras, et m’indique la ruelle à gauche. Elle semble vide, ce qui contraste avec toutes les ruelles du quartier. Seule au milieu de la rue une femme nous regarde avec un grand sourire. Elle est magnifique. Très brune, les yeux verts et un regard lumineux, elle semble nous dire : « hé ho, c’est moi que vous cherchez ! » Nous la saluons. Elle ne répond pas. Son sourire angélique ne change pas. Elle cligne à peine des yeux et nous regarde fixement.

 

- je pense que c’est vous que nous cherchons, dit Haruki Murakami

 

Elle ne dit rien, ouvre son sac, et en sort un petit pot contenant de la terre. Elle me le tend. Je le prends. Le pot est nickel, la terre semble toute fraîche et un peu humide. Elle plante son index gauche dedans pour y faire un trou, puis verse quelques graines. Ensuite elle applique la paume de sa main droite sur le dessus et ferme les yeux. Je sens le pot trembler dans ma main. Quand elle enlève la sienne, une fleur bleue a pris la place. Une fleur de plusieurs jours a poussé là dans ma main en quelques secondes. Presque instantanément. C’était formidable et en même temps effrayant. Qui est-elle ? Une gentille magicienne ? Un super-héros de Comics avec un super-pouvoir poétique ? Je touche machinalement la fleur, elle est réelle et naturelle. Je regarde la femme, sons sourire n’a pas changé, son regard non plus. J’ai l’impression d’avoir devant moi une déesse grecque qui me donne un coup de main pour continuer mon odyssée. Je ne sais pas où nous allons ni pourquoi mais l’aventure me plait. Quelle est la prochaine étape ? Chevaucher Pégase pour tuer la Chimère ?

 

Pas du tout surpris, Haruki Murakami me tapote l’épaule et me dit qu’il faut s’en aller maintenant. Nous prenons congés de cette femme-fleur. Je suis mon compagnon dans la ruelle, mais me retourne plusieurs fois pour la voir à nouveau. La troisième fois elle a disparue, et la rue est bondée de monde. Comme si le temps s’était arrêté un instant pour cette rencontre.

 

Nous retournons à la gare en taxi. Reprenons la même ruelle, le même portail. Arrivé au wagon je me retourne, et au loin je vois la femme-fleur qui me fait un geste de la main. Un adieu.

Assis dans le canapé, Haruki Murakami me tend un café.

 

- qu’est-ce qui se passe, dis-je inquiet,

- c’est impressionnant ? C’est mon monde…

- et nous allons où maintenant ?

- à la campagne !

 

Je pose ma tasse sur la table. Je suis encore sous le choc de ce qui vient d’arriver. Le train est reparti doucement, je ne m’en suis même pas rendu compte. Je suis dans mes rêves, je pense à cette déesse, cette magie. Le train tangue, accélère. Nous traversons la ville, puis la campagne, mais ce qui se passe à l’extérieur ne m’intéresse plus. Que m’importe ces gens, ces arbres. Je suis encore dans la ruelle de Bruxelles, je parle à la déesse, elle me répond, elle fait pousser des milliers de fleurs qui remplacent les pavés.

 

- c’est quoi comme fleur à votre avis ? me demande Haruki Murakami

 

Je la regarde, je n’avais même pas prêté attention. Je souris.

 

- c’est un crocus… un crocus bleu.

 

 

Troisième rencontre

 

     Nous roulons plein sud en direction de Paris. Haruki Murakami m’explique que nous devons nous arrêter en campagne pour rencontrer un animal.

 

- un animal de ferme ? dis-je

- c’est possible, je ne sais pas…

- un chat ! Je suis sûr que nous allons rencontrer un chat

- pourquoi dites-vous ça ?

- dès qu’une histoire est japonaise ET mystérieuse il y a un chat ! Un chat noir…

 

Il ne sourit pas, ouvre un livre et me tourne le dos. Ai-je dit une bêtise ? On ne rigole pas avec la culture japonaise, et puis ma phrase était simpliste en effet. Peut-être que l’animal que nous cherchons c’est moi tout simplement.

 

Je regarde par la fenêtre, la campagne est superbe et il fait beau. Le paysage est très vallonné, je ne vois pas très loin. Quelques bois parsèment ces champs, des clôtures les séparent. J’aperçois un rapace qui tourne à la recherche d’un repas, va-t-il plonger ? Il commence en effet un piqué mais trace une courbe qui le remonte puis il reprend de l’altitude. Loupé. Le lapin s’est caché, ou le mulot n’en n’était pas un. L’oiseau replonge mais la voie forme une courbe et déjà je ne le vois plus. Et voilà encore une histoire dont je ne verrai pas la fin. Mais aussitôt une autre commence. En effet un renard vient de sortir d’un bois, et course le train tel un chien derrière une voiture dans une bande-dessinée. Il semble en vouloir à notre bolide.

 

- je crois que nous avons trouvé notre animal, dis-je

- certainement pas, dit Haruki Murakami en s’approchant de la fenêtre

- pourtant ce renard cherche à nous rattraper !

- le train se serait arrêté si c’était lui, il doit s’agir d’autre chose…

 

En effet, sortant du bois d’où venait le renard, deux chasseurs le fusil à l’épaule s’apprêtent à tirer sur la bête qui ne cherchait qu’à s’enfuir. Notre train lui bloque le passage. Il le longe en espérant le doubler, mais nous allons légèrement plus vite. Désespéré il s’écarte du train pour essayer de pénétrer dans un petit bosquet. Nous n’entendons pas le coup de feu, mais le mouvement du renard, roulé en boule dans son élan pour survivre puis lamentablement écroulé au sol nous fait crier en même temps. Je sais dire « les cons » en japonais maintenant. Portés pas un lourd silence, nous allons nous asseoir dans le canapé. Haruki Murakami me sert un whisky.

 

- je suis désolé que vous ayez vu ça, dis-je. Mes compatriotes peuvent avoir encore des coutumes ancestrales…

- ce n’est pas de votre faute, me dit-il avec un long sourire d’excuse et un petit signe de la tête. Chez moi aussi nous avons quelques aberrations de ce genre. Tuer des baleines jusqu’à son extermination n’est pas très glorieux

- certes… trinquons à ce renard et à la bêtise humaine !

 

Nous trinquons donc à ce pauvre renard et nous reprenons un verre pour la bêtise humaine. Nous décidons de ne trinquer qu’une fois pour toute cette bêtise, une caisse de Nikka ne suffirait pas à détailler les travers de l’humanité. De toute façon notre train vient de s’arrêter, il va falloir partir à la recherche de notre animal.

Nous descendons du wagon. Pas de ferme en vue, nous sommes en pleine campagne. Le même paysage que tout à l’heure, sans les animaux. Haruki Murakami grimpe une petite colline devant moi. Cela fait du bien de marcher dans ces herbes. Le printemps est là, bien là, d’ailleurs je sens déjà le pollen qui me chatouille. Le ciel est bleu, pas de nuages, mais pas d’oiseaux non plus. J’arrive au niveau de mon compagnon.

 

- c’est quand même incroyable, pas un animal en vue ! Dis-je

- je pense que le train les a effrayés

 

Nous décidons de nous séparer, il continue sa montée pendant que je retourne vers le wagon au cas où l’animal y viendrait. Je m’attends à une scène fantastique. Un loup pourrait surgir du bois, venir vers moi la tête haute, monter dans le wagon et s’allonger dans le canapé. Ou bien un aigle se poserait sur le toit du wagon, me dévisagerait en tournant la tête, puis crierait : « c’est moi que vous cherchez ! ». Une biche craintive viendrait vers moi tout doucement, je ramasserais quelques herbes et elle mangerait dans ma main. Mais rien du tout, tout au plus un papillon tourne autour de moi, je le chasse gentiment quand Haruki Murakami m’appelle du haut de la colline.

 

- e-é a-è la eu !!!

- quoi ? Qu’est-ce que vous dites ??

- e-é a-è la eur !

 

Je grimpe cette colline en courant, si je fumais je déciderais là subitement d’arrêter ! La colline paraissait toute douce, elle est en fait abrupte, et longue. En plus courir dans la terre et l’herbe n’est pas évident. J’arrive enfin à son niveau tout essoufflé.

 

- qu’avez-vous trouvé ?, dis-je en entre deux souffles

 

Haruki Murakami ne répond rien, et montre du doigt un champ de fleurs. De magnifiques coquelicots parsèment un champ qui descend vers un cours d’eau. Des centaines de papillons volent donnant comme un petit tremblement à la surface de ce champ. Certains restent un moment sur chaque fleur, prenant soin de bien la butiner, quand d’autres ne font que les effleurer, cherchant peut-être un gout particulier.

 

- Evidement je n’avais pas pensé que cet animal pouvait être un insecte, dis-je

- donnez-moi la fleur, me dit Haruki Murakami

- la fleur ?

- je vous ai dit « venez avec la fleur ! »

- d’accord d’accord…

 

Je repars donc dans l’autre sens, vers le wagon. La pente est plus agréable dans ce sens, mais je sais qu’il faudra la remonter. J’arrive près du wagon, je m’arrête pour reprendre mon souffle. Il faut que je fasse du sport c’est clair. Je monte dans le wagon, pas de loup sur le canapé. Je cherche le crocus. Elle devrait être sur la table. Je la trouve, et je souris. Je ne suis pas tout seul à bord...

 

Un papillon, celui que j’ai chassé par réflexe tout à l’heure, est posé dessus, serein. Je pense qu’il cherchait à me dire quelque chose.

 

- si j’avais su, lui dis-je machinalement

 

Je sors du wagon et fait signe à Haruki Murakami de descendre. Il parait surpris mais revient sans discuter, rapidement et sans être essoufflé, lui. Il remonte dans le wagon. Je lui montre la fleur. Il sourit, ferme la porte du wagon et le train repart…

Je m’affale dans le canapé. Je n’ai pas beaucoup dormi depuis notre départ et j’ai besoin de fermer les yeux. Malgré tout nous échangeons quelques mots, mais je n’arrive plus à savoir qui dit quoi, tout est confus, je m’endors…

 

- étonnant, un papillon…

- sur un crocus …

- et un loup…

- dans le canapé ?

 

 

L’ultime rencontre

 

     Je cherche un livre dans la bibliothèque. Impossible de le trouver. Je prends plusieurs livres, les déplace, les range et ne trouve rien. Je monte l’échelle pour voir les étagères supérieures, je n’y trouve que mon chat.

 

- Vous cherchez quoi ? me demande la déesse

- Un annuaire de Paris

- Je n’ai pas ça mais prenez le guide de Paris si vous voulez

 

En effet sur ma gauche il y’a un calendrier des pompiers, mais je n’arrive pas à le prendre, de toute façon ce n’est pas ce que je cherche. Haruki Murakami cuisine dans le fond du wagon, et un loup dort dans le canapé. Je ne sais pas si le train roule, il y a des volets aux fenêtres.

 

- si vous avez faim j’ai préparé des nouilles ramen

 

Il y a plusieurs pots avec de fleurs par terre, je ne sais plus lequel est le nôtre. Mais en m’approchant je constate que ce sont des coquelicots et des marguerites, aucun crocus. Il faut pourtant que je la retrouve. Et le papillon ? Il est redevenu chenille. Pourtant ça ne marche pas dans ce sens.

 

Je sors de mon sommeil un instant, je réalise que je rêvais. Je repars brièvement pour dire au revoir à la déesse, qui me sourit et sort du wagon avec mon chat. Je me réveille complètement.

 

Haruki Murakami me tend un bol de nouilles ramen. Elles sont chaudes et sentent délicieusement bons. Je prends une paire de baguettes et les déguste bruyamment, comme il se doit.

 

- vous aimez ? me demande le cuistot

- j’adore, c’est super bon

- une bière ?

- volontiers

 

La cuisine japonaise est très douce à manger et à regarder aussi. Le bol que j’ai est magnifique, certainement façonné et peint à la main. L’extérieur et le rebord sont verts sombres et mat, l’intérieur vert claire et brillant, le tout irisé par endroit d’un léger bleu. Il y a juste ce qu’il faut de nouilles pour que cela reste équilibré. Les baguettes sont fines, noires, laquées avec un motif typiquement japonais. Je me régale et reprends un deuxième bol.

Puis je repense à notre aventure. Une fleur puis un papillon. Quelle va être la suite ?

 

- quel est l’indice à Paris ?

- un chiffre… 1875… il s’est passé quoi en 1875 ?

- je ne sais pas, je ne suis pas très bon en Histoire

- c’est dommage, c’est important de bien connaître l’Histoire de son pays

- on trouvera bien un guide en arrivant sur Paris

 

Je ne sais depuis combien de temps nous voyageons. Par la fenêtre le paysage défile à une vitesse folle. Campagne, village, ville, campagne à nouveau… Tout s’enchaine rapidement comme une vidéo que l’on accélère pour passer à la scène suivante, sans prendre le temps de regarder l’interminable dialogue entre le héros et le méchant et passer au combat. Pourtant dans notre aventure ce sont ces passages qui me rassurent, au moins je comprends ce qu’il se passe.

 

Haruki Murakami s’est endormi à son tour.

 

Je me dirige vers la bibliothèque, un rapide coup d’œil en haut me confirme que mon chat n’est pas là. Il y a devant moi toute sorte de livres classés un peu n’importe comment. De la littérature anglaise principalement, quelques tragédies grecques, normal pour mon hôte. Aucun de ses livres n'est présent, néanmoins il y a sur une étagère de nombreux carnets remplis de notes manuscrites. Tout est écrit en japonais, je ne comprends donc rien. Peut-être les notes préliminaires à chacun de ses romans. Un carnet semble tout récent, je ne l’ai pas vu écrire mais se pourrait-il qu’il fasse de nos rencontres son futur chef-d’œuvre ? Là ce signe rigolo c’est surement moi. Et celui-là je crois bien reconnaître la marque Nikka. Je referme le carnet, même si je ne comprends rien cela reste des notes personnelles. Je retourne m’asseoir dans le canapé ce qui réveille l’autre occupant. Je m’excuse mais je suis content qu’il soit réveillé. Il nous prépare un thé vert bien chaud que nous buvons tranquillement.

 

- dans combien de temps arriverons nous ?

- je ne sais pas, me répond-t-il, le temps n’est pas linéaire avec ce train

- j’ai cru remarquer oui, dis-je en regardant par la fenêtre

- c’est troublant mais drôlement pratique

- vous parliez de quatre rencontres, et après ?

- après… nous repartirons chacun de notre côté.

- Vous garderez le train ?

- Oui, il faut bien que je rentre chez moi !!

 

Je termine ma tasse de thé puis la pose sur la table. Au même moment notre train commence à ralentir, puis s’arrête. Nous sommes arrivés, la suite de notre aventure commence. Nous descendons du wagon, j’ai la fleur et son locataire. Haruki Murakami se retourne vers moi, écarte les bras et avec un grand sourire hurle :

 

« Welcome to Paris ! ».

 

Nous sortons de la gare et arrivons sur une grande place. Par où commencer ? Il faut trouver un livre sur l’histoire de Paris. Facile il y a des magasins de souvenirs un peu partout. Nous rentrons dans le premier. Haruki Murakami achète quelques horribles livres souvenirs, avec un résumé très sommaire de la cité et de vieilles et tristes photos. Nous nous installons à une table de café, commandons à boire et commençons notre recherche. La lecture est fastidieuse. La Tour Eiffel, Notre Dame, le Sacré Chœur… tout y passe, mais pas beaucoup d’information. Nous remballons notre lecture et commençons à explorer le quartier.

 

- Paris est grand, dis-je

- Oui mais Bruxelles aussi

- En effet

- Oh une église !

- Oui mais elle ne date surement pas de 1875

- Entrons quand même, j’adore l’architecture de vos églises

 

Nous entrons dans une très vieille église, en effet comme tous ces monuments religieux cette église est magnifique. Elle est très lumineuse ce qui n’est pas courant. Il y a des une nef de chaque coté avec d’immenses peintures, superbes techniquement mais l’histoire qu’elles racontent ne m’interpellent pas. Contrairement à un prêtre qui vient à notre rencontre avec le plus grand sourire.

 

- Bonjour messieurs, vous venez visiter mon église ?

- Oui, répond Haruki Murakami, elle est magnifique

- En effet, je m’attache à ce qu’elle le reste, d’où venez-vous ?

- Je viens de Tokyo, et mon ami est français

- Bien, je vais vous donner un petit guide que j’ai fait qui retrace l’Histoire de cette église, et son histoire est longue !

- Elle date de quand ? Lui demandais-je ?

- 1528 ! Quand je vous disais que son histoire était longue…

- oui comme toutes les églises

- ah non, le Sacré-Cœur n’est pas vraiment une église mais il date uniquement de 1875

- tiens donc ! dit Haruki Murakami

 

Nous visitons rapidement le reste de l’église, puis sortons sous le regard amusé du prêtre.

 

- vous avez mal lu vos livres, me dit Haruki Murakami

- vous aussi !

 

Nous hélons un taxi. Nous ne sommes pas loin, 10 minutes dans les rues de Paris. Le taxi nous dépose en bas du Sacré-Cœur. Il y a une foule impressionnante au funiculaire, nous décidons de monter par les marches. Nous arrivons rapidement sur la place, je suis essoufflé, mon comparse ne l’est évidemment pas. J’ai toujours à la main mon duo crocus/ papillon. Je me demande bien ce que je vais attirer avec ça. Nous marchons sur la place quelques minutes, puis rentrons dans le Sacré-Cœur. Il y a beaucoup de monde, le monument est superbe aussi, immense, avec des peintures et des enluminures partout. Mais j’ai l’impression d’être l’attraction principale. Tout le monde s’amuse de mon papillon et de son support. On me regarde mais personne ne vient vraiment à notre rencontre. Une fois le tour fait nous ressortons sur la place.

 

- on fait quoi maintenant ?

 

Haruki Murakami tend un bras dans une direction au hasard, et sans regarder me dis :

 

- allons par-là !

 

Je le suis, amusé. Nous prenons la rue qui mène vers les escaliers, j’espère que l’on ne va pas redescendre maintenant. Nous faisons quelques pas, quand une femme nous interpelle. Elle porte une longue robe verte du 19ème siècle, une jolie coiffe assortie sur ses cheveux roux et de longs gants blancs. Elle dénote complètement dans cette rue, mais personne ne semble la remarquer.

 

- Vous êtes Haruki Murakami ! crie-t-elle

- Oui !

- Je vous ai reconnu, je viens de lire Kafka sur le rivage, c’est un roman magnifique

- Merci bien, vous en avez lu d’autres ?

- Non c’est le premier, je l’ai trouvé par hasard sur un banc l’autre jour

 

Elle se tourne enfin vers moi, regarde la fleur et son papillon. Elle sourit, ce qui me fait trembler d’émotion. Si un médecin prenait ma tension maintenant je serais admis aux urgences dans la foulée.

 

- Le crocus bleu est ma fleur préférée me dit-elle

- vous en aviez déjà vu avec un papillon ?

- il me semble, mais je ne sais plus, j’ai peut-être rêvé ça

 

Elle a à peine fini sa phrase que le papillon s’envole et la fleur disparaît. Le pot tombe en poussière dans ma main, je ne peux rien retenir, tout glisse entre mes doigts, mais rien ne tombe par terre. Je comprends que j’ai devant moi notre ultime rencontre. Haruki Murakami le sait bien, il me tape dans le dos.

 

- voilà c’est fini pour moi me dit-il, je vais retourner à mon train et rentrer chez moi

- vous me déposez ?

- ah non, vous n’avez pas fini, vous êtes parti pour un très long voyage

- je vous reverrai ?

- peut-être… qui sait ?

 

Il s’éloigne vers les escaliers les mains dans les poches, commence à descendre, puis s’arrête et me regarde. Il me fait un petit signe de la main, je lui renvoie ce geste amical. Puis il continue sa descente…

 

Je me tourne vers elle. Elle sourit toujours et me regarde en penchant très légèrement la tête.

 

- J’allais boire un thé place du Tertre, vous venez ? me dit-elle

- Bien sûr, nous parlerons de nous, et après ?

- Après ? Nous prendrons un train pour Londres !

- L’idée me plait bien, comment vous appelez-vous au fait ?

- Jane…Jane Austen

 

À suivre ?